De la compréhension du texte jaillira la forme pertinente.
Faut-il respecter à tout prix la forme écrite ? Est-ce que l’acteur doit intégrer la forme d’un texte écrit dans son travail d’interprétation ?
Philippe Torreton raconte dans son livre une expérience riche en apprentissage sur ce sujet. Invité à dire un poème de Charles Peguy, il fait face à un texte écrit d’une certaine manière du point de vue de la forme. Il se fait conseiller par un expert de ce poète qui lui suggère de dire le poème en respectant la forme écrite, donc de la faire entendre. Mais l’acteur travaille dans ce sens mais sent qu’il passe à côté du sens. Il met la forme avant le sens et constate qu’il le perd. Alors, il décide de faire l’inverse, d’aborder son travail par le sens, de comprendre le sens intime du texte sans se soucier de la forme que prend l’expression du sens. Les retours du public suite à son interprétation confirmeront son procédé de travail sur ce poème. Cette réflexion s’accompagne aussi d’un rapport au public : Que veut-on ? Faire comprendre ce qu’on dit ou être fidèle à la forme du texte de l’auteur quitte à ce que le public soit dans un brouillard autant que l’interprète ? Philippe Torreton dit que le secret est dans le sens. On s’emploie d’abord à comprendre le sens. On travaille à l’exprimer. La forme en découlera naturellement.
Dans Comme si c’était moi de Philippe TORRETON
« Nom de Dieu, c’est quoi notre but ? Il me semble, mais faites-moi regarder une pièce de Vartet si je me trompe, qu’il s’agit de faire entendre aux gens qui sont assis dans la salle un texte écrit par un autre que nous, qui voulait leur parler à sa manière, en choisissant simplement le théâtre comme moyen d’expression plutôt que, allez savoir pourquoi, monter sur une chaise avec un porte-voix en face d’un grand magasin au premier jour des soldes ! Notre but est bien que le message de l’auteur passe, que le sens profond de son écriture nous interroge encore aujourd’hui, non ?
Et puis, est-ce que l’auteur est la personne la plus indiquée pour savoir comment son texte doit être dit ?Avez-vous entendu les enregistrements d’auteurs ? « Le Pont Mirabeau » dit par Appolinaire, par exemple. C’est émouvant, mais il ne le dit pas bien. Je préfère la version de Serge Reggiani, pas vous? Et Claudel par lui-même ? Et toutes ces promotions du Conservatoire qui se sentent obligées de le jouer tel que c’est écrit ? C’est très beau Claudel, enfin à petites doses, mais lorsque le comédien s’arrête en pleine phrase pour attaquer le reste sur un autre ton, sous prétexte que c’est comme ça dans le livre, ça me fait penser au sketch de Dany Boon sur la collection Harlequin…
Jouer c’est trahir, de toute façon, enfin pour les grands auteurs, parce que beaucoup d’autres ne remercieront jamais assez leurs interprètes. Alors quitte à trahir cet idéal d’interprétation, allons-y en faisant en sorte que le plus grand nombre puisse retourner chez soi en se disant : dis donc, chéri ce Péguy, quel poète, c’est beau et j’ai tout compris ; plutôt que je n’ai rien compris, mais c’est normal, c’est de la poésie, alors ce n’est pas fait pour comprendre, pis moi et les poètes ça fait deux. Je pousserai toujorus le vice jusqu’à penser qu’un comédien aura toujours raison de choisir le sens au détriment de la forme, voire du style. On ne travaille jamais assez le sens intime d’un texte, donc d’une pensée. Or, d’une compréhension secrète du sens d’une oeuvre jaillira une forme pertinente, comme dans la vie. On ne se pose jamais la question d’une forme ou d’un style à l’instant où l’on vit quelque chose. On le fait avant ou après mais pas pendant. C’est ce qui fait que notre comportement est signifiant. Il témoigne de nous parce qu’il découle de nous. À mon sens, le travail de l’acteur se doit d’obéir au même processus. »
